Histoire d’Osric

Osric et son frère Finndo ne sont mentionnés qu’une seule fois dans le cycle des Princes d’Ambre, dans Le Signe de la Licorne, au cours d’une conversation entre Corwin et Ganelon :

« - Benedict est l’aîné. Il avait pour mère Cymnea. Elle lui a donné deux frères, Osric et Finndo. Et puis – comment dit-on ? – Faiella a donné le jour à Eric. Après quoi, Père a trouvé un vice quelconque à son union avec Cymnea et l’a fait dissoudre – ab initio, comme on dirait dans mon ancienne ombre – à partir de son début. Un vilain tour, cela. Mais il était le roi.

-Est ce que cela ne faisait pas d’eux tous des enfants illégitimes ?

- En tout cas, leur position était moins assurée. Osric et Finndo étaient en colère, et plus qu’un peu si je comprends bien, mais ils sont morts peu après. Benedict était moins en colère ou s’est montré plus diplomate dans toute l’affaire. Il n’a jamais protesté. Père a alors épousé Faiella. »

Les paroles de Corwin reflètent la version des faits généralement admise par les membres de la famille... mais, comme toujours en Ambre, la vérité est un peu plus complexe. Découvrons donc ensemble l’histoire d’Osric et de Finndo.

La première épouse d’Oberon se nommait Cymnea. C’était une immortelle, originaire des Cours du Chaos. Oberon avait enlevé Cymnea à sa famille, alors qu’elle était encore très jeune ; la belle damoiselle était alors complètement sous le charme du « beau prince rebelle », comme dans les ballades du temps jadis. Elle déchanta bien vite mais donna néanmoins trois fils à Oberon : Benedict, Osric et Finndo. Après la naissance du troisième, les relations du couple devinrent très orageuses ; Oberon délaissa Cymnea, dont il se déclarait « lassé », ne prenant même plus la peine de cacher ses nombreuses maîtresses – dont Faiella, la future mère d’Eric et de Corwin.

Alors que les trois fils étaient déjà parvenus à l’âge adulte, Oberon découvrit que son Cymnea avait une liaison avec un de ses anciens soupirants, un chevalier-poète ayant, lui aussi, fui les Cours du Chaos pour Ambre. Fou de rage, Oberon fit assassiner l’amant de Cymnea et décida de la répudier. L’adultère de Cymnea (qui, entre parenthèses, n’était qu’un juste retour des choses) jeta le doute dans l’esprit d’Oberon quant à la véritable paternité de ses fils. Dans le doute, il décida donc de les tenir tous les trois pour bâtards et de prendre officiellement pour nouvelle épouse sa maîtresse Faiella, qui venait de donner naissance à Eric.

Cette décision provoqua la rage d’Osric, qui voulut amener ses deux frères à se soulever avec lui contre leur père. Finndo prit son parti. Benedict, de son côté, décida d’accepter la décision d’Oberon et de lui demeurer entièrement loyal. Osric et Finndo passèrent néanmoins à l’action. Leur plan était simple : pendant qu’Osric assassinerait Oberon, Finndo devait supprimer Benedict. Les deux frères se chargeraient ensuite de Cymnea, qu’ils tenaient responsable de leur disgrâce... Puis, ils règneraient ensemble sur l’univers.

Le rêve de vengeance et de gloire d’Osric tourna court : son père le terrassa et ordonna à Dworkin de construire pour lui une prison éternelle, le Dédale des Miroirs. L’emprisonnement d’Osric resta un secret et Oberon laissa entendre à Cymnea qu’Osric avait été tué, comme Finndo, ce dernier ayant effectivement été occis par Benedict lors d’un duel titanesque livré à l’entrée même de la Marelle.

Oberon ordonna ensuite à Dworkin de créer une autre prison pour Cymnea, qui fut enfermée « pour l’éternité » dans une petite statuette d’ivoire. Les noces d’Oberon et de Faiella marquèrent le début d’une nouvelle ère ; le souvenir de Cymnea, d’Osric et de Finndo fut bientôt relégué dans les brumes du « lointain passé ». Benedict, de son côté, prit ses distances avec la cour de son père.

Restent deux questions. Osric et ses frères étaient-ils oui ou non des enfants illégitimes ? La réponse est, évidemment, non. Osric et Finndo étaient bien les fils d’Oberon. Seuls l’orgueil, la rage et la jalousie empêchèrent le roi d’Ambre de reconnaître l’évidence, ses trois fils étant, chacun à leur manière, de vivants portraits de leur père. Mais qui irait contredire le roi d’Ambre, même (ou surtout) lorsqu’il est aveuglé par la colère ? La seconde question concerne l’attitude de Benedict. Pourquoi celui-ci, en dépit de la décision inique de son père, décida-t-il de se ranger aux côtés de ce dernier ? Le mystère demeure encore à ce jour et seul Benedict connaît la réponse.

En fait, les doutes d’Oberon s’appliquaient surtout à Osric et Finndo ; il était pratiquement certain d’être le père de Benedict, l’aîné des trois, conçu à une époque où Cymnea était encore totalement sous son charme. Cette raison peut, à elle seule, expliquer l’attitude de Benedict. Mais celle-ci fut aussi motivée par un autre sentiment, beaucoup plus noble : Benedict s’opposa à ses frères pour protéger sa mère, qu’il aimait sincèrement. Ce qui amène une autre question : Benedict eut-il connaissance du véritable sort réservé à Cymnea ? On peut s'interroger, à la lumière de ce bref échange entre lui et Corwin, extrait des Fusils d’Avalon :

« - Evidemment, Eric et toi êtes tous deux mes aînés mais étant donné que Faiella, mère d’Eric et de moi-même, est devenue sa femme après la mort de Cymnea, ils...

- Assez ! cria Benedict en frappant du point sur la table avec une telle force qu’elle gémit sous le choc. (...)

- Epargne moi le récit de nos bâtardises respectives, dit doucement Benedict. Ce passe-temps obscène est une des raisons pour lesquelles je me suis absenté de la félicité... »

Pourquoi Benedict, un homme d’habitude si maître de lui-même, réagit-il aussi violemment lorsque Corwin évoque la mort de sa mère ? N’est-ce pas tout simplement parce qu’il redoute que le perspicace Corwin ne décèle en lui ces petits signes subtils qui trahissent l’existence d’un secret bien gardé ? A moins qu’il soit effectivement persuadé de la mort de sa mère, et que le sujet lui soit, encore aujourd’hui, extrêmement pénible à aborder.

 Mais revenons à notre histoire. Lorsque Oberon annonça à Benedict que sa mère « n’existait plus », Benedict décida de renoncer à ses éventuels droits de prétendant au trône et de passer le plus clair de son temps loin d’Ambre, ou plus exactement loin de son père, le laissant profiter seul de son nouveau bonheur, auprès de sa nouvelle épouse et de ses nouveaux enfants. Une page de l’histoire de la famille venait d’être tournée.

 

Retour à la page précédente